Interview : Max Blanchet, Directeur Executif chez ACCENTURE Strategy en charge de l’industrie 4.0

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Le directeur exécutif chez Accenture Strategy en charge de l’industrie 4.0 a présenté le 16 décembre 2019 au Medef l’étude « Industrie du futur 2025 » qu’il a réalisé à l’initiative du Gimelec et du Symop, sous l’égide de Alliance Industrie du Futur.

Dans cet article vous retrouverez les points à retenir et ses préconisations pour poursuivre le redressement de l’industrie en France.

Votre précédente étude, en 2012, alertait sur la désindustrialisation, le vieillissement du parc productif français et sur le sous-investissement des entreprises de l’Hexagone. Qu’en est-il en 2019 ?

Dans cette étude, nous nous sommes attachés à réaliser d’abord un bilan de la période 2012 2019. Et le constat est plutôt positif. Beaucoup de mesures ont été prises ces dernières années. L’industrie a regagné une place dans le débat public, les investissements ont repris, et l’âge moyen du parc productif est passé de 19 ans en 2012 à 17 ans aujourd’hui. Et surtout, le phénomène de désindustrialisation s’est arrêté. C’est la bonne nouvelle de cette étude : : on observe une stabilisation du poids de l’industrie dans la valeur ajoutée nationale. C’est inédit depuis 30 ans !

Ce poids de l’industrie est cependant toujours faible…

C’est exact. Et il est beaucoup plus faible qu’en Allemagne, où l’industrie pèse 25% de la valeur ajoutée créée sur le plan national. Cependant, pour bien étudier ces phénomènes, il faut revoir le périmètre de l’industrie. Qu’est-ce que l’industrie aujourd’hui ? Elle repose sur des filières manufacturières mais, aussi, en grande partie sur des activités de « services associés à l’industrie » comme l’informatique, les infrastructures numériques et télécommunications, sécurité, ou encore l’ingénierie de construction & grands projets. En tout, 20 segments dont une majorité est reconnue par le CNI, constitue ce que nous appelons l’industrie étendue. Pour notre étude, nous les avons réintégrés dans le calcul et comparé avec les performances de nos voisins directs. Résultat : en 2017, la valeur ajoutée de notre industrie étendue nous place au troisième rang européen avec 512 milliards d’euros, derrière l’Allemagne et le Royaume-Uni et son poids atteint 25% de la VA du pays. Il est d’ailleurs intéressant de noter que 72% de la croissance de la VA entre 2005 et 2017 provient des services à caractère industriel.

Bien sûr, l’Allemagne caracole en tête avec 34% de sa VA générée par l’industrie étendue (1083 milliards d’euros). Mais notre score est proche de celui de l’Italie (29,3%), par exemple, qui a déployé des efforts conséquents en faveur de l’industrie ces dernières années.

Pour ce qui concerne l’industrie manufacturière seule. Quel diagnostic dressez-vous en 2019 ?

Notre diagnostic repose sur cinq éléments majeurs. D’abord, nos marges sont nettement inférieures à celles de nos voisins. Si dans notre pays la productivité de travail est élevée, la rotation du capital est trop faible et notre compétitivité est grevée par des impôts de productions importants. Deuxième constat : les choses se sont améliorées mais notre industrie souffre toujours de sous-investissement dans l’outil de production. Troisième point essentiel : nos chaînes de valeurs ne sont pas assez intégrées. La part d’importations dans notre valeur ajoutée est très importante. Rien ne sert de chercher à exporter plus si cela implique d’importer aussi davantage ! Pour le mettre en évidence, nous avons traité ce que nous appelons le « Make or Buy » : « fabriquer ou faire fabriquer ». En 2018, notre taux de « Make » était de 64%. C’est 10% de moins que l’Allemagne ou l’Italie ! Pour créer notre valeur ajoutée, nous importons donc des produits que nous pourrions, que nous devrions produire. Cela représenterait une opportunité importante pour réindustrialiser et redresser notre balance commerciale, en déficit de 80 milliards en 2018 !

Quatrième handicap, l’automatisation, et plus largement l’adoption des technologies de l’industrie du futur, sont insuffisantes dans nos usines. Nous avons interrogé un panel de 450 entreprises en France et le constat est sans appel : près de la moitié n’ont pas démarré leur transition vers l’industrie du futur et si un tier des entreprises interrogées disent s’être lancées dans des projets de modernisation, un tier également disent ne pas connaître ces technologies du futur et, bien sûr, ne pas les mettre en œuvre. C’est très inquiétant.

Enfin, notre pays souffre de la faiblesse de son offre en équipements du futur. Là encore, rien ne sert de chercher à se moderniser si c’est pour importer des machines auprès de nos concurrents ! Pour réussir notre transformation, il nous faut un secteur des équipements industriels performant. Nous avons des pépites en France, mais elles ne sont pas assez visibles et devraient être favorisées.

Quelles sont vos préconisations pour passer de la stabilisation à la ré—industrialisation de la France ?

Au regard du diagnostic posé, nous avons formulé cinq propositions majeures. D’abord, localiser les nouvelles chaînes de valeur en France, en mettant en place un plan « industrialisation France ». Ensuite, développer l’offre « machines » française, les solutions de l’industrie du futur et renforcer l’exportation via un contrat de filière stratégique. C’est en cours puisque qu’une filière « machines et équipements industriels intelligents reconnue par le CNI est en train de se constituer à l’initiative du Symop et du Gimelec. Parallèlement, il faut accélérer le développement des infrastructures et solutions numériques pour l’industrie, notamment la 5G, l’intelligence artificielle (IA) et l’IIoT. Quatrième proposition : préparer les ressources humaines de demain par un vaste plan de formation et de communication. Enfin, redresser les marges de l’industrie avec une réduction de la fiscalité sur la production à la moyenne européenne. En particulier, nous préconisons la mise en place d’un suramortissement accéléré à la modernisation de l’outil industriel et à la transition énergétique, ouvert à toutes les typologies d’entreprises, à hauteur de 3 à 4 milliards d’euros par an. Cela équivaudrait à la possibilité d’amortir 200% de l’investissement en 5 ans pour les entreprises et est parfaitement compatible avec les règles dictées par la commission européenne.

De telles mesures permettraient de générer 95 milliards d’euros de valeur ajoutée et de restaurer une balance commerciale positive pour l’industrie à l’horizon 2025.


Merci au Cetim pour cet interview de qualité